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Timelia

L’intégration de la Thérapie d’Acceptation et d’Engagement (ACT) au service de la prise en charge orthophonique

  • Pouvez-vous nous parler de votre parcours professionnel et de ce qui vous a conduite vers l’ACT ?

Je suis orthophoniste en libéral à Lyon depuis plus de 30 ans. Dès le début de ma pratique, j’ai accompagné des enfants, des adolescents et des adultes qui bégaient. J’ai très vite été confrontée à une dimension qui dépassait largement la parole : l’anxiété. Celle des patients mais aussi celle des parents, de l’entourage et, bien sûr, la mienne. Comment accompagner la souffrance, les anticipations anxieuses, la peur des réactions et du regard des autres, les évitements, le manque de confiance en soi en lien avec la communication ?

J’ai rapidement ressenti le besoin de me former et d’aller emprunter des outils au domaine de la psychothérapie. C’est ce qui m’a conduite à faire un DU en Thérapies Comportementales et Cognitives, et ensuite à m’intéresser naturellement aux évolutions de ces thérapies : la pleine présence, la Thérapie d’Acceptation et d’Engagement (ACT) et la Thérapie Fondée sur la Compassion (TFC).

L’ACT a particulièrement résonné avec ma pratique pour mieux accompagner mes patients à avancer en présence de ce qui est difficile pour eux. L’objectif de l’ACT est contenu dans son nom : accepter ce qui ne peut pas être changé pour l’instant et s’engager vers ce qui peut l’être. C’est d’une grande simplicité, mais c’est à la fois très efficace et passionnant !

 

  • Vous enseignez au CFUO de Lyon depuis 1998. Que vous apporte cette activité de transmission dans votre propre pratique clinique ?

Enseigner m’apporte d’abord beaucoup de plaisir. J’aime transmettre, mais j’aime aussi tout ce que cette activité m’oblige à faire pour continuer à le faire. Préparer un cours, répondre aux questions des étudiants, c’est une occasion de penser sa pratique, de clarifier la théorie ou son cadre de référence, de trouver une manière simple et éclairante de présenter les choses. L’enseignement me stimule aussi intellectuellement. Il m’oblige à rester en veille, à lire, à aller voir ce que dit la littérature et ce que nous apprend la recherche. Cela me permet de rester en mouvement et, autant que possible, de rester à la pointe des évolutions de notre domaine. L’enseignement et la pratique clinique se nourrissent constamment l’une l’autre. La clinique donne de la matière à l’enseignement, et l’enseignement m’oblige à prendre du recul sur ma clinique, à l’expliciter, à l’actualiser, à la questionner et souvent à la faire évoluer.

 

  • Vous êtes formée aux TCC depuis plus de 25 ans et vous vous êtes ensuite formée à l’ACT. Pourquoi cette évolution ? Qu’est-ce que l’ACT apporte selon vous au-delà des TCC « classiques » ?

L’ACT ne s’oppose pas aux TCC classiques. Elle appartient à la grande famille des thérapies cognitivo-comportementales et s’inscrit dans leur évolution, parmi les approches qu’on appelle de « troisième vague ». Elle s’est construite à partir de plusieurs influences : la théorie des cadres relationnels, l’activation comportementale et certaines approches méditatives d’inspiration boudhistes.

Ce qui m’a particulièrement intéressé, c’est le déplacement du regard. Dans les TCC dites « classiques », on va chercher à modifier une pensée, une croyance ou un comportement problématique. En ACT, on ne cherche pas à faire disparaître ou à modifier les pensées, les émotions ou les sensations inconfortables. On cherche à changer la relation que le patient entretient avec ses expériences intérieures pour réduire la place qu’elles prennent dans sa vie.

Avec une personne qui bégaie, par exemple, l’idée est de passer de : « Comment faire pour ne plus avoir peur de parler et bégayer ? » à « Comment je peux continuer à prendre ma place, à communiquer et à faire ce qui compte pour moi, même lorsque j’ai peur de bégayer ? »

 

  • Comment expliqueriez vous simplement la notion de flexibilité psychologique, et pourquoi est-elle particulièrement intéressante en orthophonie ?

Je la définirais simplement comme la capacité à rester en contact avec ce qui se passe ici et maintenant, y compris lorsque c’est inconfortable, tout en gardant la possibilité de choisir comment agir au mieux. Cela ne signifie pas être calme, positif ou ne plus ressentir d’émotions difficiles. Cela signifie pouvoir se dire : « Je ressens de la peur, de la tension ou du doute, et malgré cela je peux choisir ce que je vais faire et continuer à avancer en direction de ce qui important pour moi.

C’est particulièrement intéressant en orthophonie parce que beaucoup de situations de communication comportent une part qui échappe au contrôle : la parole, la voix, le corps, la réaction des autres, le manque du mot, le tremblement, la fatigue, ou encore l’évolution d’une difficulté, d’une fonction ou d’un handicap. L’enjeu est donc moins de rechercher ce qui est confortable que d’apprendre à s’approcher de ce qui est important, y compris en présence de l’inconfort.

 

  • L’ACT est une approche transdiagnostique. Comment peut-elle s’intégrer à l’orthophonie auprès de profils et de pathologies très différents ?

L’ACT s’intéresse à des processus que l’on retrouve dans de nombreuses situations cliniques : la lutte contre l’inconfort, l’évitement, le besoin de contrôler ou de résoudre à tout prix. Cela peut concerner un enfant qui évite de parler en classe, un adolescent découragé par ses difficultés d’apprentissage, un patient qui lutte pour contrôler sa voix ou sa déglutition et s’épuise face aux échecs répétés, une personne qui perd confiance malgré les efforts fournis, mais aussi des parents inquiets, culpabilisés ou démunis face aux difficultés de leur enfant.

L’ACT permet alors d’explorer ce qui est difficile pour le patient, ce que ses pensées lui disent de faire, les stratégies qu’il met en place pour éviter ou contrôler son inconfort, mais aussi ce qui compte vraiment pour lui et les petites actions qu’il peut choisir pour avancer, malgré ce qui est là. Cela permet d’aborder une notion délicate : l’acceptation. Accepter ne signifie ni se résigner, ni être d’accord avec ce qui arrive, ni baisser les bras. C’est faire une place à ce qui est là pour pouvoir continuer à avancer vers ce qui compte. Et cela nous concerne aussi, nous, en tant qu’orthophonistes. Nos propres pensées, nos émotions, notre envie de « réussir » une séance peuvent influencer notre manière d’intervenir. L’ACT nous permet également d’observer notre propre posture.

 

  • La matrice ACT est un outil central de votre formation. Pouvez-vous donner un exemple concret de la manière dont elle peut transformer un entretien ou une prise en soin ?

La matrice permet de rendre très visuel et concret ce qui se passe dans une situation difficile. Prenons un adolescent qui bégaie et évite de prendre la parole en classe. Nous allons observer son expérience au travers de la matrice : les sensations, les émotions, les pensées, puis ce qu’il fait en réaction à tout cela. Par exemple, se mettre la pression, changer ses mots, forcer ou laisser quelqu’un répondre à sa place. Avec la matrice, nous clarifions et orientons l’attention sur ce qui est important pour lui : la spontanéité, la liberté de dire ce qu’il pense, le plaisir d’échanger avec les autres ou simplement la possibilité de participer comme les autres élèves et de montrer ce qu’il sait. À partir de là, nous cherchons des petites actions concrètes qui permettent de se rapprocher de cette direction, tout en acceptant que l’inconfort puisse être présent.

 

  • Vous êtes membre de l’AFSCC et participez à la diffusion de l’ACT dans l’espace francophone. Où en est, selon vous, son appropriation par les orthophonistes ?

Je constate un intérêt croissant des orthophonistes pour ces approches. Cela me paraît cohérent avec l’évolution actuelle des PES : nous sommes de plus en plus attentifs à une approche globale, au partenariat avec le patient et les parents ou les aidants, à l’expertise de la personne et à son expérience de la situation. Beaucoup d’orthophonistes connaissent déjà certains outils issus des TCC, de l’ACT ou de la pleine présence. En revanche, il me semble que l’ACT reste encore assez récente et que son appropriation est très hétérogène. Ce que j’aimerais transmettre dans cette formation, ce sont de nouveaux outils bien sûr et un cadre qui permet de regarder autrement les situations cliniques tout en gardant les différents outils que nous connaissons déjà.

 

  • En tant que spécialiste du bégaiement, comment l’ACT modifie-t-elle le rapport du patient — et du thérapeute — à une difficulté qui ne peut pas toujours être complètement « guérie » ?

Le bégaiement est une difficulté neurodéveloppementale complexe, variable d’une personne à l’autre et d’une situation à l’autre. Et je pense que le terme de « guérison » n’est pas pertinent en orthophonie. Nous ne sommes plus guidés par un modèle médical centré sur la disparition d’un symptôme, mais par une approche bio-psycho-sociale, où notre rôle est d’accompagner la personne dans toute son expérience et dans sa communication. Avec une approche ACT, nous ne recherchons pas la fluence car elle n’est pas un indicateur de progrès. Nous allons nous intéresser à sa communication : peut-elle dire ce qu’elle souhaite, participer davantage, prendre sa place dans les situations qui comptent pour elle ? Nous cherchons aussi à diminuer la lutte contre le bégaiement, à apaiser la réactivité émotionnelle, à faire évoluer certaines croyances et à changer progressivement la relation que la personne entretient avec son bégaiement. La désensibilisation et l’exposition à ce qui peut être difficile restent également importantes : l’enjeu est de retrouver davantage de liberté dans la communication et, plus largement, d’améliorer la qualité de vie.

 

  • Vous animez également des supervisions individuelles et de groupe inspirées de l’ACT. En quoi cette approche peut-elle soutenir la réflexivité des orthophonistes ?

La supervision est avant tout un temps que le professionnel s’accorde pour observer et réfléchir à sa pratique. Elle permet de questionner sa posture de thérapeute, de clarifier son cadre, de redonner du sens et de réfléchir aux actions qui pourraient permettre d’avancer davantage dans la direction de ce qui est important pour chacun des partenaires du soin, pour la relation thérapeutique et pour le soin lui-même. L’ACT apporte un regard particulièrement intéressant sur ce qui peut faire obstacle à cela. On vient regarder de plus près l’inconfort émotionnel, les freins, les contradictions, les défis, mais aussi toutes ces choses qui sont parfois moins faciles à nommer : les flous, les intuitions, les moments où nous ne savons pas très bien quoi faire. C’est aussi une façon de prendre en compte ce qui se passe chez le thérapeute lui-même, sans chercher à avoir une pratique parfaite. L’enjeu est plutôt de développer notre capacité à observer ce qui se joue, à prendre du recul et à retrouver une marge de choix dans notre manière d’agir. Pour moi, la supervision est donc un espace de réflexion, mais aussi un espace où l’on peut remettre du mouvement là où quelque chose s’est un peu figé.

 

  • Comment avez-vous construit cette formation et qu’est-ce que les participants pourront concrètement en retirer ?

J’ai construit cette formation à partir d’une question très pratique : comment intégrer l’ACT, sa philosophie, sa manière de penser le soin et ses outils dans une prise en soin orthophonique, pour enrichir notre palette d’interventions et accompagner autrement certaines situations cliniques, tout en restant pleinement dans notre champ de compétences ?

Il y aura des apports théoriques et une place importante sera donnée à l’expérimentation. Nous découvrirons et pratiquerons différents outils au service de la flexibilité : la matrice, les valeurs, les obstacles, la défusion, la validation émotionnelle, la régulation attentionnelle, les métaphores ou encore les objectifs SPORT. Je tiens particulièrement à ce que les participants puissent expérimenter sur eux-mêmes. Observer sa propre expérience et ses réactions face à l’inconfort permet de mieux comprendre les outils et de pouvoir ensuite les proposer aux patients. À partir de situations cliniques concrètes, chacun pourra progressivement construire son propre cadre de référence, s’approprier les outils et les adapter à sa pratique, avec l’envie de continuer à expérimenter cette approche pour lui-même et avec ses patients.